Des yeux au Hara

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Les yeux sont une interface sensible entre les mondes intérieur et extérieur. Les garder ouverts, à la limite exacte entre ces deux mondes, sans que l’un ne domine l’autre est l’un des points importants de la pratique de Zazen comme du Zen Shiatsu, du Tai Chi Chuan comme du Chi Qong.

Les multiples informations perçues par le simple fait de voir, sans même regarder quoi que ce soit, sont l’un des éléments générateurs d’activité mentale. Elles viennent instantanément faire écho, sans que nous y prenions garde le plus souvent, à toutes sortes de souvenirs et mémoires porteurs d’affects et d’émotions, activant ou réactivant ainsi toutes sortes de pensées et désirs en rapport avec eux. De quoi occuper l’ego à l’infini !

Or justement, la place habituelle que l’on accorde à l’ego et la relation qu’on entretient avec lui
sont remises en question dans la pratique de l’assise ou des arts énergétiques cités ci-dessus.


Voir le monde sans que l’ego y réagisse d’une quelconque manière est une façon d’être où coexistent une sensibilité aigue de l’œil et une capacité accrue de moindre réactivité automatique ou involontaire du mental. Une façon de se libérer des actes qui nous font dire après coup « ah, je ne sais pas ce qui m’a pris mais c’est plus fort que moi ... »

En d’autres termes, une meilleure capacité de voir la réalité sans filtres, telle qu’elle est et non pas telle qu’elle que nous l’imaginons ou voudrions qu’elle soit. De la voir sans l’interpréter, l’analyser, la discuter, la combattre, la fuir ou la désirer telle ou autre ...

Peut-être l’un des éléments du chemin d’éveil dont nous parle la sagesse d’Orient ?


Peu à peu je me rends compte qu’il y aurait un lien entre le fait de se centrer et le fait de maintenir les yeux ouverts, sur cette exacte limite entre l’intérieur et l’extérieur, en toute neutralité. Il ne s’agit pas ici d’une forme d’indifférence plus ou moins individualiste mais de la neutralité qui résulte de l’entrainement par la pratique méditative ou énergétique et participe ainsi à l’activation de notre centre, le Hara. Neutralité qui est à l’origine de l’apaisement du mental, ce qui nous permet justement d’agir, non de réagir ; ou autrement dit, d’être, non d’exister.

Nous percevons alors le monde grâce à la sensibilité du Hara lui-même.
Celui-ci reçoit et perçoit en direct les informations transmises par une paire d’yeux réflecteurs, miroirs,
 passage ouvert et dégagé entre les deux mondes intérieur et extérieur.


Cette pratique rend notre regard aussi calme, limpide et profond que l’eau d’un lac dont aucune brise ne viendrait troubler la surface.
L’œil de fait serait alors une voie de passage à double sens : nous nous voyons dans le monde et/ou dans autrui qui en retour se voient dans nous. Ce qui ne signifie pas que les deux mondes sont identiques l’un à l’autre ; mais cela rend compte au contraire de la diversité infinie des formes pourtant unies par l’essentielle unité d’être. Serait-ce là, la source de la compassion définie par le bouddhisme ?

Quand le praticien de Zen Shiatsu maintient ses yeux ouverts dans l’exercice de son art, ce n’est certainement pas pour mieux regarder ce qui se passe chez le jusha (receveur) pendant la séance de shiatsu. Mais plutôt pour maintenir ouvert le circuit de communication entre eux. De fait, les yeux fermés du praticien pourraient donner à penser qu’il « fonctionne » en boucle sur lui-même, cherchant à voir en lui-même plus que chez l’autre.

Au contraire, les yeux ouverts du praticien peuvent être l’espace de pleine et libre rencontre avec le jusha. Par leur connexion au centre Hara, il n’y pas de risque pour le praticien de se perdre, se vider ou se fatiguer, ni de se projeter dans l’autre, donc de passer à côté de la réalité du jusha dans ce moment.

Ainsi perçu tel qu’il est par son praticien, au-delà de tout jugement moral ou affectif,
le jusha a lui-même l’opportunité de se voir, se percevoir tel qu’il est dans sa juste réalité.

En cela réside la cause même du bien-être immédiat ressenti pendant la séance de Shiatsu
mais et surtout, sa vertu thérapeutique profonde.


Muret, le 18 Septembre 2011