Respirer en silence ...

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S’asseoir, respirer, se détendre en silence. Des mots simples pour désigner des gestes simples de la vie de « presque » tous les jours.

« Presque » : je souris. Sourire : un autre geste simple du quotidien. Le fait que la simplicité se fasse justement rare au quotidien pourrait expliquer le besoin croissant aujourd’hui de se réserver des moments, des lieux, spécialement dédiés à son expression.


Dans quel but ? J’évoquerai ici mon expérience personnelle, la seule dont je puisse bien sûr parler en connaissance de cause.


La pratique dépasse l’individuel et par elle-même signifie peu. Mais chacun s’applique avec bonne volonté aux enseignements universaux transmis par d’autres humains dont certains, connus ou non, humbles ou éminents ont élevé leur pratique au niveau d’un art dont toute l’humanité peut bénéficier, au-delà des cultures ou des époques.

A leur suite, que cherchons-nous à apprendre, retrouver ou découvrir … ?

Quand nous nous asseyons en silence, quelque chose en nous nous y conduit, pour répondre à des aspirations, des motivations qui se situent sur un autre plan que celui du raisonnement mental et de ses explications, intelligentes ou hasardeuses.

 

Même après des années de pratique, ce quelque chose me reste toujours aussi inconnu, comme une source cachée. Le fleuve est là, mais la source reste hors d’atteinte. Comme l’horizon qui recule, ou le sommet de la montagne à gravir. Il y a toujours un autre tournant pour me cacher ce par et vers quoi, je me suis un jour mise en mouvement.

 

Ma pratique consiste aussi à réaliser et accueillir pleinement le fait d’être mue par un « agent » inconnu, auquel je peux m’abandonner dans une posture où s’équilibrent confiance et vigilance, contrôle et lâcher-prise.

L’inconnu est immédiatement à notre porte : il suffit de dépasser le seuil de notre égo, de notre nombrilisme pour nous en rendre compte.

 

Des consignes concrètes nous sont proposées pour réaliser au mieux la posture, assise bien sûr mais intérieure aussi. Car la qualité de l’une révèle l’autre et vice versa.

 

S’asseoir le dos bien droit, sans tensions inutiles (visage, corps), laisser la respiration devenir régulière, profonde, calme, ample, non volontaire et observer ce phénomène et les effets qu’il produit.

 

Il y a quelques années de cela, fin 2004, alors que je m’y appliquais, assise, faisant de mon mieux - ce qui souvent conduit à l’inverse du résultat escompté, autant le savoir et prendre de la distance avec une bonne volonté néanmoins nécessaire pour persévérer - un fait surprenant attira mon attention.

Faire de mon mieux, c'est-à-dire concrètement, suivre le fil de la respiration, inspiration-expiration, de manière aussi continue que possible, en ramenant l’attention sur la respiration chaque fois que mon esprit distrait s’en détourne.

Une routine quelque peu laborieuse, toujours à reprendre ; malgré les années je balbutie.

Et pourtant dans cet effort ce jour-là, l’inattendu est à l’œuvre, quelque chose m’est donné à percevoir : un mouvement infime pour autant bien présent.

Dans le fond du ventre, une autre respiration ?

La question n’en est une qu’en apparence car je perçois en effet avec certitude à cet instant, la présence d’une respiration jusque-là masquée par tant d’efforts. 

Cadeau.


Dès lors je garde en mémoire la sensation de cette respiration non volontaire profonde autre que celle plus artificielle sur laquelle je fixe consciemment mon attention. Et ce fait guide ma pratique.

Persévérer, maintenant consciente que l’arbre cache la forêt et rectifier ma posture : faire moins d’effort, m’exercer à moins de contrôle, dépasser le monde étroit et formaté du connu pour accéder à ce qui ne l’est pas encore.

 

Jusqu’à un jour très récent fin mars 2010. Je suis assise, une fois de plus sur mon tapis. La posture doit être plus favorable que d’autres fois : la respiration non volontaire se manifeste non contrainte sur le devant de la scène et je suis alors témoin d’un fait surprenant pour la novice que je suis.

Etablie dans cette respiration, il m’est donné de percevoir la globalité de mon corps. Simultanément, périnée et sommet du crâne, avant et arrière, gauche et droite. Unité du tout et des parties dans le tout : un concept dont je viens de faire l’expérience, spontanément, intimement, pour une fois sans l'intervention consciente du mental ou de la volonté.

 

Un autre cadeau encore : je réalise à cet instant que ma respiration est partout à la fois et en même temps. L’inspiration ne commence pas quelque part à un moment pour prendre fin ailleurs un moment plus tard. La notion d’espace à parcourir pour aller d’un point à l’autre du corps et du temps nécessaire pour ce faire en est toute chamboulée.

Le corps entier dans sa globalité respire instantanément.

L’expérience se poursuit et j’en ressens une profonde gratitude.

 

Se ravive alors la mémoire que je garde d’enseignements spirituels ou philosophiques de tous temps et cultures, mais aussi du point de vue développé ailleurs par l’art, la science, la science-fiction : notre perception habituelle du temps et de l’espace, concepts dissociés pour des raisons "pratiques" au plan de la vie terrestre humaine est profondément réductrice et en décalage avec la réalité de l’espace-temps.

En outre, la notion de dualité qui fonde toutes nos décisions, nos comportements en prend un coup aussi : avant puis après ne veut rien dire dans ce contexte de simultanéité, ni devant et derrière ou en haut et en bas.

 

L’idée d’une pratique comme espace cloisonné dans le train-train du quotidien ne signifie rien non plus. Ces perceptions, petites découvertes individuelles prennent toute leur valeur quand nous parvenons à les laisser diffuser dans notre quotidien. Faire confiance au corps, à ses capacités d’apprentissage, à sa mémoire pour vivre autrement notre passage dans l’espace-temps de notre existence.

 

Muret, Avril 2010

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